Phare des Roches-Douvres,
sur le plateau du même nom ;
le phare européen le plus éloigné
des côtes situé entre le sillon de Talbert et Guernesey.
Les ingénieurs des Ponts et Chaussées travaillaient consciencieusement
à des projets de constructions métalliques considérant,
à juste titre, que le fer répondait parfaitement à
de nombreux critères primordiaux de l'art de bâtir, tels
que la légèreté, la facilité de transport,
de déplacement et de montage, le moindre coût, la rapidité
de mise en place... Bref autant de raisons justifiées pour élaborer
des tours selon des conceptions nouvelles afin d'assurer le maintien
du phare en toutes circonstances. Le Service des Phares participa activement
à cette recherche et de la plus belle manière puisque
la tour en fer portant un feu à 52 mètres au dessus du
sol, la plus élevée du monde et toujours en activité
fut construite en France et montée en Nouvelle Calédonie.
Afin d'exécuter ce phare réclamé par le gouverneur
Saisset dès 1859, le ministère de la Marine et des
Colonies réunit en 1861 une Commission Nautique pour évaluer
les besoins et le lieu d'implantation. Elle prévit aussi les
graves difficultés que représentait la construction d'
une tour de grande hauteur en maçonnerie dans une colonie située
à 20 000 kilomètres de la métropole dépourvue
d'ouvriers qualifiés et pour ces raisons elle retint la possibilité
d'une tour entièrement en fer. Prévenu de cette décision
Reynaud se chargea d'établir les plans et la construction,
après soumission nationale, fut réalisée par les
ateliers parisiens Rigolet en moins de quatre mois après
l'approbation ministérielle. Pour s'assurer de la rigidité
de l'ensemble , clause prévue dans la soumission, le constructeur
monta tous les éléments aux portes de son entreprise en
juillet 1862 et le "Tout-Paris" accourut pour admirer sur
les hauteurs de la Villette cette audacieuse construction métallique.
Les éléments démontés et emballés
dans 1 200 caisses représentant plus de 400 tonnes embarquèrent
sur l'Émile Péreire et parvinrent en Nouvelle-Calédonie
en novembre 1864. Le célèbre ingénieur de la Marine,
Émile Bertin, conduisit lui-même les travaux de
remontage qui s'achevèrent en novembre 1865. La conception de
la tour avait été guidée par le souci d'avoir à
manipuler des plaques de dimensions et de masses restreintes afin d'exécuter
la construction sans échafaudage extérieur, l'ouvrage
servant lui-même à cet effet au fur et à mesure
de son élévation. D'autre part Reynaud abandonnait
la méthode traditionnelle qui consistait à riveter ou
boulonner les plaques entre elles qui formaient alors l'ossature du
phare; il imagina un squelette indépendant de l'enveloppe extérieure,
donc à l'abri de la corrosion.
Cette solution s'avéra une grande réussite
tant et si bien que ce phare de l'ilôt Amédée
connut un frère cadet en France, aux Roches-Douvres, platier
situé entre Bréhat et Guernesey, encore plus élevé
(58 mètres) mais détruit par les Allemands en août1944.
Cet ensemble rocheux constituait un dangereux obstacle pour la navigation
qui transitait par le fond du golfe de Saint-Malo et dès 1825
les Chambres de Commerce de Granville, Saint-Malo et Saint-Brieuc demandaient
qu'un phare y fût construit dans le cadre du système général
d'éclairage des côtes de France élaboré par
De Rossel et Fresnel. Ceux-ci convenaient d'ailleurs de la justesse
des doléances et précisaient dans leur rapport "...qu'
un feu fixe placé sur Roquedouve au lieu d'être à
Bréhat, remplirait toutes les
conditions nécessaires et rendrait la navigation presque aussi
facile pendant la nuit que pendant le jour". Beautemps-Beaupré
effectua en 1832 une reconnaissance approfondie des roches des "Roques
Douves" mais conclut à l'impossibilité d'ériger
une construction classique suffisante pour porter un feu et résister
aux éléments et suivant ses craintes le phare ne fut pas
construit.
Trente ans plus tard la Commission des Phares suggéra de reprendre
l'expérience néo-calédonienne et d'exécuter
un phare en tôle de fer "d'abord parce qu'il importe de le
terminer en une seule campagne, puis en raison de l'éloignement
du plateau et de la hauteur de quelques unes de ses têtes. Ce
travail pourra être confié à l'une des grandes usines
de Paris, où l'on trouvera plus de garanties de bonne et économique
exécution qu'on en pourrait espérer ailleurs". En
1862 l'ingénieur en chef des Côtes-du-Nord, Dujardin,
fut chargé par son administration du projet et Reynaud
l'informa que "peut-être pourrait-on appliquer à Roches-Douvres
un système de construction qui vient d'être adopté
pour la Nouvelle-Calédonie : une tour en tôle avec logements
au pied. On pourrait monter la tour en une campagne". Ce qui fut
fait ; après quelques hésitations quant au choix des matériaux
une décision ministérielle en date du 3 mai 1865 autorisait
la construction et fixait le montant total de la dépense à
560 000 francs non compris l'appareil d'éclairage. Une somme
d'importance mais qui s'avérait nécessaire pour une telle
aventure en un lieu difficile et situé à plus de 40 kilomètres
des côtes de France.
La tour se présentait sous la forme de seize grands montants
accolés, composés chacun de quinze panneaux sur la hauteur
qui constituaient l'ossature de la construction métallique. La
maison Rigolet se chargea encore des travaux selon des plans de
Reynaud et sous sa direction. Sur le squelette étaient
boulonnées les plaques de tôle. Un escalier en fonte occupait
le centre de l'édifice et les logements étaient situés
au pied de l'édifice qui présentait à cet effet
un large évasement. Tout d'abord la tour fut montée à
Paris à l'occasion de l'Exposition Universelle de 1867 et encore
une fois "les visiteurs de l'exposition ont pu examiner la tour
métallique et son feu allumé toute les nuits... elle a
fait l'admiration de l'Europe conviée à l'Exposition..."
.
Les diverses pièces démontées
furent transportées à Bréhat
dans les derniers mois de 1867 mais la tour ne fut achevée qu'au
cours du premier semestre 1869 et le feu allumé définitivement
le 6 août. Les conditions d'assemblage présentèrent
beaucoup plus de difficultés qu'aux antipodes en raison des tempêtes
fréquentes et du froid. Les ouvriers, pour rester à pied
d'oeuvre, furent obligés de vivre en permanence sur le rocher
mais la mer causa de nombreux dégats et occasionna de multiples
accidents dont une mort d'homme après une chute dans l'escalier
toujours très glissant dans les temps humides. Pour couronner
le tout, la tour subissait de dangereuses oscillations et les ouvriers
craignaient de monter à son sommet pour assembler les derniers
élément. Le Directeur tenta de les rassurer en affirmant
que ces mouvements "proviennent précisément de ce
vent qui s'engouffre dans la tour ; elles s'arrêteront dès
que tout sera clos". Mais hélàs pour lui et surtout
pour les gardiens il n'en fut rien.
Cette construction ne s'effectua d'ailleurs pas sans une très
forte réticence des ingénieurs locaux qui rejetaient catégoriquement
la solution d'une tour en fer assemblée sur place. L'ingénieur
en chef des Côtes-du-Nord, Dujardin, et selon son emphase
habituelle, se rangea enfin aux vues du Directeur Reynaud tout
en soulignant toutefois son opposition :"Il n'y a qu'un seul mobile
qui soit digne d'inspirer le dévouement des ingénieurs
à une oeuvre qui ne sera pour eux ni sans fatigue ni sans périls.
C'est l'étendue du service rendu à l'humanité.
La durée illimitée d'une construction de ce genre en étendant
le bienfait à toutes les générations futures est
donc le but qu'ils désirent ardemment poursuivre ; et nous l'
avouons, ce n'est pas sans chagrin, que nous y verrions substituer une
construction que nous ne pourrions considérer relativement que
comme provisoire..." .
Très rapidement cependant les inconvénients d'une construction
métallique en mer apparurent : vibrations, condensation, entretien
difficile et onéreux. Un four par fortes chaleurs estivales,
un glaçon l'hiver, intérieurement ruisselante et peu aérée,
oscillante et résonnante dans chaque tempête, la tour s'
attacha une morbide réputation et les gardiens rechignaient à
y monter. Pour améliorer leurs conditions de vie et tenter de
rompre l'isolement entre chaque relève tous les quinze jours
un pigeonnier fut établi en 1888 dans l'une des hunes métalliques
conçues en 1865 pour recevoir les ouvriers du chantier mais la
vie demeurait très inconfortable et de Rouville le signalait
encore 1929 lors de la conférence internationale des Services
des Phares réunie à Paris. "Nous n'avons en France
qu'un seul exemple d'une très grande tour de phare métallique,
celle des Roches-Douvres ; il y a une autre en Nouvelle-Calédonie.
On n'a pas rencontré de grandes difficultés pour l'entretien
de cette tour qui a 60 mètres de hauteur. La plus grande difficulté
a été de trouver des gardiens qui veuillent bien grimper
au sommet et effectuer de si haut le travail de peinture". Toutes
les améliorations d'isolation tentées n'apportèrent
que peu de réconfort aux gardiens qui continuèrent de
pester contre les séjours toujours très pénibles
et les ingénieurs comprirent facilement que si la tour se révélait
une véritable réussite technique elle n'en demeurait pas
moins totalement inadaptée aux conditions météorologiques
de la Manche. De plus si la distance qui séparait la roche du
continent avait permis aux visiteurs d'admirer l'édifice tout
porte à croire que Reynaud aurait choisi un autre matériau
comme il l'écrivait en 1862 à Dujardin : "sans
doute la pierre vaut mieux que le fer..." et l'oeuvre en fer
d'un ingénieur de son talent ne pouvait trôner aux abords
des côtes?
*15 décembre 1868 : feu à éclats blancs toutes
les 4 secondes, de premier ordre, au sommet d'une tour métallique
de 57m de hauteur ( une tour pratiquement identique existe toujours
en face de Nouméa). Les éléments de la tours sont
construits chez Rigolet à Paris d'après les projets
et sous la direction de Léonce Reynaud directeur du service
des phares et balises. La tour est montée une première
fois en 1866 sur le Champ de Mars à l'occasion de l'Exposition
Universelle de Paris en 1867, puis démontée et envoyée
dans les Côtes-du-Nord
* 18 juin 1903 : incandescence par le pétrole
la tour est détruite en août 1944 par les troupes allemande,
* avril 1950 : feu provisoire sur un pylone de 17m de hauteur,
* avril 1952 : le feu est installé sur la tour en construction,
* avis du 19 juin 1854: feu à éclat blanc toutes les 5
secondes au sommet d'une tour cylindrique en pierres de taille de granite
rose de 58m de hauteur sur un soubassement ovale de 5 étages,
juillet 1971 électrification du feu par deux aérogénérateurs
sur des pylones en béton et grroupe électrogène,
octobre 2000, dernière descente des gardiens Dominique
Boclé et Philippe Camuzard, le phare est automatique.