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Une île-Phare : le phare
de l île Noire.
Une appellation bien pompeuse pour cette île Noire, tout au plus
un long caillou de forme étirée d une soixantaine
de mètres de longueur et d une douzaine de mètres
de largeur dans sa partie la plus enflée. Au-dessus des plus hautes
mers émergent 120 mètres carrés de roches nues et
stériles, battues par les vents et les embruns. Pourtant cet Écueil
désolé connut une présence humaine permanente pendant
presqu un siècle de 1845 à1938.
L îlot planté dans la baie de Morlaix est un amer reconnu
par tous les marins pratiques des lieux ; il définit avec le hameau
de la Lande l alignement du chenal de Tréguier, ou passe
de l Est.
Dès1775 l armateur
et marin morlaisien, Cornic-Duchène reconnaît
précisément cette voie et, puisant dans ses fonds personnels,
il établit trois amers en maçonnerie sur l île
Louet, l île Noire et au lieu-dit la Lande. En 1825 la commission
des phares, dans son rapport de présentation du système
général d éclairage des côtes de France
propose d allumer un feu de port à Morlaix. « Mais
comme les passes qui conduisent au mouillage de la rivière sont
longues et tortueuses, on pourra, par la suite, y établir des feux
secondaires ... et rendre ces passes praticables ».
Aucun travaux n est pourtant entrepris et les marins doivent de
contenter des feux de Batz
et des Heaux-de-Bréhat
allumés respectivement en 1835 et 1840. Cependant cette année
là l armateur Corbière établit
une ligne commerciale régulière entre Morlaix et le Havre
au moyen de vapeurs. Le 7 juin 1841 une pétition, appuyées
par la Chambre de Commerce locale, et signée par tous les capitaines
trégorrois, réclame l établissement de quatre
feux pour éclairer les passes d accès au port de commerce
le plus vivant de toute la Bretagne Nord. Les autorités compétentes
reconnaissent le bien-fondé de cette demande et le projet de construction
d un premier phare à la Lande
et d un second sur l île Noire est rédigé
par l ingénieur Aumaître en mars 1843.
L entrepreneur morlaisien Louis Guillotou de Kerever
remporte la soumission le 7 juin 1844 et les travaux commencent immédiatement
sur les deux sites. Une tour carrée constituée de pierres
de taille de l Ile Grande et de moëllons de l île
Sterec toute proche est bâtie sur l île Noire. Le phare
est composé de trois pièces superposées de 12 mètres
carrées chacune : au rez-de-chaussée, le vestibule et le
magasin, au premier la chambre des gardiens, au second la chambre de veille
surmontée de la lanterne installée sur une plateforme.
Les deux premiers gardiens, Sébastien
David né en 1806 à Ergué et Henri
Gourvil né en 1817 à Plouézoc h sont
nommés en novembre 1845 et le feu est allumé le mois suivant
mais très rapidement les ingénieurs des Ponts et Chaussées
s aperçoivent des difficultés rencontrées par
les deux hommes pour vivre dans ce lieu isolé si réduit.
Il est vrai que le phare est accessible à basse-mer de vives-eaux
mais le chemin pour y parvenir est long et éreintant : les gardiens,
à plusieurs reprises sont surpris à terre, bien loin de
leur poste. Henri Gourvil est condamné en janvier 1858 car «
il remplit mal ses fonctions et il s est fait punir pour absences
sans autorisation ». Jean-Baptiste Kerfriden, remplaçant
de David après 1867, est lui aussi « réprimandé
pour des infractions réitérées à la discipline
(absences) ». La vie est dure dans cette tour humide
et les salaires de misère alloués ne poussent pas les gardiens
à un zèle excessif. Pour les contraindre à plus de
ponctualité, le Directeur du service des Phares et Balises, Léonce
Reynaud, demande l installation d un mât de
signaux de marée au sommet du phare. D un côté
les gardiens perçoivent une indemnités supplémentaires
qui améliorent l ordinaire mais d un autre côté
leur absences sont dorénévant contrôlables à
distance si les signaux ne sont pas effectués. Le quotidien reste
pour autant toujours aussi triste et dangereux : en 1867 le gardien David
tombe dans l escalier où les marches sont toujours glissantes
en hiver. Il meurt en avril 1872 « des suites
d une très longue maladie occasionnée par sa chute
au phare... ».
Contraints par le règlement de passer toutes les nuits sur leur
tour les deux gardiens n ont la permission de regagner la terre
ferme que lorsque le service du matin s achève. « Ils
ne peuvent d ailleurs s absenter qu à tour de
rôle et doivent ètre rentrés pour le service du soir.
Il est impossible d obtenir l exécution rigoureuse
d un pareil réglement ; l éloignement du logement
de sa famille, la difficulté de passage, surtout le soir, l état
de la marée, entraîne le gardien à passer la nuit
à terre », l ingénieur Tarot,
le 24 avril 1875.
Pour tenter d améliorer
cette situation il est décidé d installer un seul
gardien et sa famille sur le phare. Cette proposition est approuvée
par décision ministérielle en novembre 1875 et le procès-verbal
d adjudication est signé le 8 février 1879 au profit
de l entrepreneur Collin. Le phare est dès
lors entouré de logements exigus au ras de l eau où
s installe Jean Gourvil, le fils de Henri. Sous
couvert philanthropique, l Administration des Phares réalise
des bâtiments d accueil pour ses agents, certainement pour
améliorer leurs conditions de vie et par voie de conséquence
la qualité du sevice mais aussi pour leur imposer plus de ponctualité
dans leur métier.
Le 9 novembre 1890 un nouveau feu à éclat rouge est allumé
au sommet de la tour. Pour le surveiller, le Service des phares décident
de faire appel à un couple, attitude commune à l époque
destinée à réduire le nombre des gardiens titulaires
pour alléger le budget de fonctionnement. Jean Gourvil,
aidée par sa femme nommée gardienne auxiliaire, s installe
sur leur îlot mais la place manque d autant plus que nombreux
enfants naissent. En décembre 1892 l ingénieur de
Morlaix décide de construire une plateforme abri autour du phare.
« Depuis 1891 le fanal est habité par
un gardien et sa famille composé de sa femme et de trois enfants
en bas âge. A partir de la mi-marée l îlot sur
lequel est construit le fanal ne présente plus qu une surface
hérissée de roches irrégulières et fendillées
à l excès. Toute promenade sur ce sol bosselé
est impossible pour les enfants qui sont obligés de ne pas sortir
du logement qui est très exigu : dans l intérèt
de leur santé il conviendrait qu ils aient un bout de cours
pour jouer ». Les sommes nécessaires pour la
construction de cette plateforme sont trop élevées et rien
ne fut fait. Et tandis que la petite famille s agrandit chaque année
le salaire reste aussi étriqué et le 17 avril 1899 Jean
Gourvil est obligé de s adresser au Directeur pour lui demander
une subvention : « J ai six enfants, j en
aurai bientôt sept, comment voulez-vous que je puisse nourrir neuf
personnes avec un salaire de 69 francs par mois ; je ne puis non plus
les instruire car mon salaire ne me permet pas de les garder à
terre ». Paris transmet la réclamation à
l ingénieur Kerviler qui connaissait parfaitement
la situation. Il répond que la position du gardien est "intéressante"et
qu il convient sans nul doute de l améliorer mais il
objecte tout aussi clairement que cet agent ne fait pas assez d effort
dans son service : « la maison qui est garnie
d enfants (sept!), lesquels à pleine mer n ont guère
d autre lieu pour se réunir, ne sera jamais tenue avec un
soin méticuleux ». De plus le gardien encourait
selon lui un blâme pour avoir négligé la voie hiérarchique
en conséquence aucune indemnité n est accordée.
En 1903, tenue par la loi sur l obligation scolaire, l Administration
accorde, princière, une allocation de 100 francs par mois pour
subvenir à l instruction de ses enfants : somme qui couvre
à peine le quart des dépenses engagées par le couple
pour loger les écoliers sur le continent.
En 1910 Le couple Gourvil est admis à faire valoir ses droits à
la retraite. Pour les remplacer il est proposé de faire appel au
« ménage Scornet, sur lequel nous avons
de très bons renseignements, auxquels nous ajoutons cette considération
que madame Scornec est déjà très au courant du service
». Madame Scornet est la propre fille
de Jean Gourvil ; mais la vie sur l îlot
reste si difficile que le couple demande rapidement son changement qu il
obtient en 1925. Ils sont remplacés sur le caillou désert
par le couple Jeannic qui y reste jusqu à
l heure de la retraite.
Enfin en octobre 1938 est allumé
un feu automatique alimenté au propane car les hommes rechignent
toujours autant à monter à ce fanal. Depuis lors le bâtiment
n est plus occupé.

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